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A Chiara : le film expliqué par son réalisateur

Dernière mise à jour : 20 févr.

Jonas Carpignano a grandi entre Rome et New York. Après deux premiers courts-métrages primés notamment à la 68e Mostra de Venise et à la Semaine de la Critique Cannes 2014, il réalise son premier long-métrage MEDITERRANEA, sélectionné au Festival de Cannes en 2015 (Semaine de la Critique). Le deuxième long-métrage de Jonas, A CIAMBRA, fait sa première internationale à la Quinzaine des Réalisateurs 2017. A CHIARA, qui sera projeté le 28 février à 20h30 vient clore la trilogie autour de la ville calabraise de Gioia Tauro en Italie où sont tournés ces trois films. Dans cette interview, Jonas Carpignano vous dévoile les secrets de tournage de son film...

Voyez-vous A Chiara comme le troisième volet d’un triptyque entamé avec Mediterranea (2015) puis A Ciambra (2017) ?

Oui. Je suis arrivé à Gioia Tauro, Calabre, en 2010. Deux migrants africains venaient d’y être attaqués et frappés et ça a entrainé de violentes émeutes avec les habitants de la ville, sujet de «A Chjàna», le court métrage que j’ai réalisé avant «Mediterranea». Quelques temps après, je me suis installé dans la ville, et c’est là que j’ai rencontré Pio et la communauté rom que j’ai filmée, plus tard, dans «A Ciambra».

Au départ, je n’avais pas du tout en tête l’idée d’un triptyque, je voulais filmer les émeutes raciales. Mais assez vite, j’ai su que je voulais faire trois films sur trois facettes de cette ville. La première était la communauté africaine, la seconde, cette communauté rom jadis nomade mais devenue totalement sédentaire et installée à Gioia Tauro. Et enfin la «Malavita(1)», les gens impliqués dans l’économie souterraine créée par la mafia.

Je savais que j’allais faire ces trois films sans voir exactement quelle forme cela prendrait, mais je me souviens d’avoir terminé le premier traitement de «A Chiara» trois semaines avant d’attaquer le tournage de «A Ciambra», en 2016.


En trois films, vous filmez Gioia Tauro comme un laboratoire de la mondialisation.

Gioia Tauro est sans aucun doute la microcosme d’une tendance économique et sociale que l’on nomme plus communément globalisation. Je pense que la seule façon d’atteindre l’universel est d’être précis, intime et local.

Cette ville a quelque chose de très particulier, elle est le carrefour de tous ces phénomènes. Il y a une économie souterraine, une grande pauvreté ignorée par l’Etat à quoi s’ajoute l’arrivée massive de migrants. Avant 2012, personne ou presque n’en parlait, alors que moi, je partageais le dur quotidien de Koudous Seihon, qui avait fait ce voyage. Sa réalité, son expérience et celle de ses amis sont devenues la réalité du film. Avec « A Ciambra » et « A Chiara », le processus a été similaire.



Dans A Chiara, on revoit des personnages de vos deux précédents longs métrages.

Je n’ai jamais voulu faire un seul grand film qui rassemblerait ces trois aspects de la vie de Gioia Tauro les migrants, les roms et la mafia. Au contraire, j’avais envie d’être le plus précis possible, parler d’individus et non de sujets génériques.

Et bien entendu, il était évident que les personnages de mes premiers films, Ayiva de «Mediterranea», Pio et sa cousine Patatina de «A Ciambra» feraient une apparition dans ce nouveau film.


Comment avez-vous rencontré Swamy Rotolo, qui interprète Chiara ?

J’ai eu beaucoup de chance. En 2015 je préparais « A Ciambra » et nous avons fait un petit casting car une scène, à l’école, nécessitait des figurants. Swamy s’est présentée avec sa tante. Elle avait alors neuf, dix ans. Je venais de terminer le scénario de « A Chiara ». À la seconde où je l’ai vue, j’ai su qu’elle était Chiara.

Il se trouve que je connaissais très bien sa tante, ses cousins, sa famille. Pendant toutes ces années, je l’ai vue grandir, et je n’ai jamais changé d’avis. Gioia Tauro est une petite ville et je l’ai souvent croisée, sur la corniche, mangeant des glaces avec ses amies ou une pizza avec son père. J’ai appris à mieux la connaître et j’ai réécrit le scénario avec elle en tête. Dans le film, tous les personnages sont de sa famille.



Comment avez-vous écrit le scénario ? Et pouvez-vous décrire votre façon de travailler sur le tournage ?

Tous les éléments qui concernent la famille sont réels, mais je les ai inclus dans une structure fictionnelle. Ce n’était donc pas difficile de les faire jouer, car ce sont des scènes déjà vécues. Evidemment Swamy n’a jamais eu de confrontation avec son père pour lui parler d’activités mafieuses, comme dans le film, mais elle a déjà eu des face-à-face avec son père sur d’autres sujets, et ce n’était pas très difficile pour elle de s’en inspirer.


Leur avez-vous fait lire le scénario avant le tournage ou avez- vous procédé comme pour vos deux précédents films ?

Les acteurs n’ont jamais lu le scénario. Bien sûr Claudio et Antonio avaient une idée de la structure et du sujet du film. Mais personne ne connaissait l’histoire dans ses détails. Au début du film, chaque comédien connaissait exactement la même chose que leur personnage. Claudio savait par exemple qu’il y avait un bunker sous la villa. Mais nous n’en avons jamais parlé à Chiara. Elle a fini par trouver le bunker d’elle-même quand on a tourné la scène de la découverte.

Ma relation avec les acteurs est toujours intense. Nous n’avons jamais cessé de nous voir en dehors du tournage, même quand il a été interrompu par l’épidémie. Et je lui parlais constamment du film.


Travaillez-vous toujours avec la même équipe technique ?

90 % de mon équipe a travaillé sur « Mediterranea » et « A Ciambra». Cette fois-ci, le tournage a été particulièrement intense à cause du confinement. Nous sommes passés d’une équipe de 30 personnes à 9.



Comment avez-vous travaillé le son et la musique du film ? Parfois les voix s’effacent derrière la musique, comme pour nous faire partager les pensées et les émotions de Chiara.

Exactement. La musique pop est présente pour que le spectateur adopte entiérement l’univers de Chiara. Elle nous place dans un univers musical et culturel de ce que les filles de l’âge de Chiara écoutent à Gioia Tauro. Il y a beaucoup de musique italienne Trap, ce que Swamy et ses amies écoutent dans la vraie vie. On voulait Par ailleurs, avec Benh Zeitlin(2), et Dan Romer, qui ont composé la BO du film, nous ne voulions pas de musiques qui apportent du pathos ou manipulent le spectateur. Pour moi la musique doit juste être le miroir des émotions de Chiara.


Le film est très réaliste mais il a aussi une dimension poétique. Par exemple le bunker où pénètre Chiara est comme un écho de la tanière sous-terraine où se cache son père.

Exactement. C’est pour cela que je ne fais pas de documentaires. Pour moi l’aspect documentaire n’est qu’un point de départ, mais les éléments les plus écrits permettent au film, j’espèren d’ancrer plus profondément l’observation objective. D’où l’idée récurrente du sommeil dans le film, d’où le bunker. Il aurait pu être n’importe où, mais qu’il soit souterrain, et au cœur même de la maison familiale, apporte une dimension supplémentaire.


Dans votre film, les crimes de la mafia, sa violence sont toujours hors champ.

J’ai vécu dix ans à Gioia Tauro. N’importe quel moteur de recherche associe cette ville à la mafia. Dès que je mentionne son nom, on me parle de la mafia. Comme s’il y avait tout le temps des fusillades en pleine rue. Or, rien de tout cela n’arrive jamais. La violence intense associée à l’idée de mafia, je ne l’ai jamais vue à Gioia Tauro.

Pour moi « A Chiara » est bien plus un film sur la famille que sur la mafia. Bien sûr, la culture mafieuse infiltre par bien des aspects le quotidien. Mais elle n’est pas dominante, comme la plupart des gens le pensent. Quand je vois des films sur la mafia avec des hommes qui roulent en voiture de sport avec des flingues dans la poche arrière de leur veste, ca ne correspond pas à ce que j’ai pu observer à Gioia.



Pouvez-vous nous en dire plus sur la loi dont il est question dans le film ?

Je travaillais sur «Mediterranea» quand j’ai lu pour la première fois un grand article sur cette loi. La ‘Ndrangheta, la mafia de Calabre, est considérée comme l’une des plus dangereuses, car contrairement à la mafia de Sicile, à la Camorra napolitaine ou aux mafias américaines, elle ne repose que sur les liens du sang, la famille au sens strict. Il est impossible d’entrer dans un clan si l’on n’a pas de lien de sang avec ses membres. A cause de ça, il n’y a jamais de repentis dans cette mafia, car personne ne se retourne contre sa propre famille.

Pour briser ce cercle, l’État et les services sociaux de Calabre ont décidé d’arracher les mineurs à leur famille jusqu’à leurs 18 ans. Idéalement, pour leur donner une chance. Mais cette loi m’a toujours laissé très sceptique. En théorie ça marche, mais d’un point de vue émotionnel, c’est une chose épouvantable.

En vivant à Gioia Tauro, j’ai vu les effets de cette loi sur une petite fille de sept ans dont le père

avait été arrêté. Je n’oublierai jamais son visage au moment où elle a compris qu’elle ne verrait plus son père pendant très longtemps. J’ai su alors que la meilleure façon de raconter mes doutes, mon scepticisme, était de passer par le regard d’une toute jeune fille.

La mafia a une structure très patriarcale, les pères transmettent le pouvoir à leurs fils, ou à leurs neveux, etc. Et faire le film du point de vue d’une fille permettait d’échapper aux clichés habituels et de raconter l’histoire du point de vue d’une famille, non pas une famille de la mafia, mais une famille.



Peut-on définir « A Chiara » comme un film sur le courage qu’il faut pour affronter la vérité ?

C’est un film sur la famille, sur les relations père-fille, qui raconte aussi comment les gens apprennent à trouver leur propre boussole morale, entre le bien et le mal, et à se frayer un chemin pour conquérir leur liberté. S’il fallait trouver un fil rouge à mes trois films, ce serait celui-là.


Extrait du dossier de presse - Propos recueillis par Elisabeth Lequer


(1) « Malavita » : la vie criminelle, la vie mafieuse

(2) Benh Zeitlin est aussi le réalisateur des « Bêtes du sud sauvage » et de «Wendy».








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